Selon la ministre de la Santé Agnès Buzyn, près d'un tiers des dépenses de santé ne sont pas pertinentes. Où sont ces gisements d'économies?
"Une révolution en douceur", promet Agnès Buzyn à la veille de l'examen par l'Assemblée nationale du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. A en croire la ministre de la Santé, il y a une façon très simple d'équilibrer les comptes. "30% des dépenses de l'Assurance maladie ne sont pas pertinentes", assure-t-elle dans le Journal du Dimanche. 30% de 190 milliards d'euros, l'objectif fixé aux dépenses de santé en 2017, soit une soixantaine de milliards d'euros que la Sécu pourrait économiser.
20% de gaspillage en moyenne dans l'OCDE
Voilà qui fait paraître bien modeste un déficit attendu cette année à près de 5 milliards d'euros. Agnès Buzyn cite notamment l'hôpital, qui doit "fermer les lits qui ne servent à rien" et développer la chirurgie ambulatoire pour qu'en 2022 "sept patients sur dix qui entrent à l'hôpital le matin en sortent le soir, contre cinq aujourd'hui." Elle pointe également "les opérations inutiles ou les actes réalisés deux fois." De là à réaliser des économies aussi massives, le chemin semble pourtant long. En 2016, l'Assurance maladie comptait économiser trois milliards d'euros sur trois ans en suivant les mêmes pistes.
"30%, cela ne me choque pas", confirme pourtant pour L'Express Agnès Couffinhal, économiste à l'OCDE et auteure principale d'une étude parue en 2017 sur le gaspillage dans les systèmes de santé. En moyenne, dans les pays développés, l'OCDE estime qu'"un cinquième des dépenses de santé pourrait être utilisées à de meilleures fins". Notamment à cause des différences injustifiées de pratiques médicales selon les régions, de la prescription abusive d'antibiotiques, de visites aux urgences qui ne seraient pas appropriées dans 12% à 56% des cas, d'une part insuffisante des génériques, de la fraude et des erreurs.
"En France, on choisit toujours le plus cher"
Comment l'OCDE a-t-elle fait son calcul? "Certains pays ont fait des estimations. L'Australie est arrivée à un tiers de gaspillage, les Etats-Unis entre 20% et 50%", explique Agnès Couffinhal. C'est en recoupant l'ensemble des études disponibles que la moyenne de 20% a été retenue. Que se passe-t-il en France pour que le pourcentage avancé par la ministre soit supérieur? "La question du gaspillage n'a pas encore été attaquée de front", estime l'économiste.
"En France, on choisit toujours le plus cher", abonde Jean de Kervasdoué, titulaire de la chaire d'économie de la santé au Conservatoire national des arts et métiers, "on préfère l'hôpital à la médecine de ville, le spécialiste au généraliste, et le médecin à l'infirmier." Cela sans compter une "très forte consommation de médicaments" qui coûte "10 milliards" de trop à la Sécu, assure-t-il. De là à tailler 60 milliards dans les dépenses...
A l'hôpital: "J'en fais quoi de mes patients?"
"30% de gaspillage en France? Oui, c'est vrai, j'ai 30% de patients dans mon service qui ne devraient pas s'y trouver", reconnaît Rachel Bocher, présidente du syndicat des praticiens hospitaliers et directrice du service de psychiatrie du CHU de Nantes. "Mais j'en fais quoi, je les mets sur le trottoir?" S'il lui arrive de demander des actes complémentaires qu'elle sait redondants, c'est faute d'avoir eu accès dossier médical partagé du patient, explique-t-elle également. Car "pour innover, il faut des moyens."
"Pour éviter que les gens aillent à l'hôpital, il faudrait réformer la médecine de ville en créant de vraies maisons de santé regroupant plusieurs médecins, des infirmiers et des kinés", explique Jean de Kervasdoué. Une réforme d'ampleur, qui implique des investissements publics. Réduire le gaspillage ne revient pas forcément à faire des économies, mais permettrait de "libérer des ressources", convient Agnès Couffinhal.
Cela tombe bien, Emmanuel Macron avait promis lors de sa campagne de doubler le nombre de maisons de santé pour atteindre 1000 établissements en 2022. Le PLFSS prévoit 0,4 milliard pour financer ce projet jusqu'en 2022.